L’esprit de Tibhirine de Jean-Pierre Schumacher et Nicolas S. Ballet, nouvelle ed. – du Seuil, 2026, 222 p.

Beaucoup d’entre nous ont pu voir le long métrage Des hommes et des dieux[1] de Xavier Beauvois récompensé par le Grand prix du jury au Festival de Cannes en 2010.  Un hommage d’une grande sobriété dans lequel le réalisateur revenait sur le drame survenu en Algérie près de Médéa au printemps 1996. Le cinéaste faisait ici référence à l’histoire de la disparition d’une communauté de moines Trappistes. Tout son récit semblait traversé par cette question : fallait-il partir ou rester unis face à la montée de la violence et malgré les risques encourus ?

Pendant la « décennie noire » alors que le pays était déchiré par une guerre civile intense, sept frères furent ainsi enlevés puis assassinés [2]. Leur décès provoqua une onde de choc notoire et suscita de nombreuses réactions tant chez les chrétiens que parmi les musulmans …

Si le film évoquait les trois dernières années de la vie des moines du prieuré de Tibhirine installés depuis 1938 dans cette région rurale et montagneuse, en revanche, le récit de Jean-Pierre Schumacher, rescapé de cette tragédie est resté jusqu’à présent largement méconnu du grand public.

À travers les entretiens menés au monastère de « Notre-Dame de l’Atlas » à Midelt au Maroc, un lieu isolé et propice au recueillement, le journaliste Nicolas S. Ballet aborde les blessures de ce frère cistercien devenu malgré lui une figure solitaire. Celui-ci revient sur cette épreuve douloureuse et, pour le moins difficile à relater [3].

Une réflexion profondément personnelle se dégage de cet ouvrage concis, celle de la culpabilité ou du complexe du survivant, de celui qui demeure quand les autres ne sont plus – quel sens donner à un tel fait ?  Et surtout, pourquoi avoir été épargné ? Ce récit raconte avec pudeur les tourments auxquels ce témoin discret a dû faire face. Le lecteur est saisi par la conscience aiguë de ce prêtre face à la fragilité de la vie.

« En me plongeant dans les textes de l’Écriture sainte, je me mettais en quête d’une réponse introuvable, comme si l’énigme s’ajoutait à l’énigme dans un jeu de miroirs sans fin » p. 43

A notre tour, nous pouvons nous demander en quoi le défi monastique incarné par cet homme et sa volonté d’entraide peuvent faire sens pour chacun de nous, croyants comme non-croyants ?

Peut-être tout simplement parce que ces échanges entretiennent l’espoir de découvrir autrui pour ce qu’il est. Un ouvrage troublant sur un sujet particulièrement sensible.

Pour M.Kamal

« Que la terre te soit légère »


[1] Pour découvrir la bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=1q0W494MktQ

[2] Selon l’homme d’État algérien Rhéda Malek (1931-2017), « ce qui a réellement donné consistance au projet islamiste en Algérie, c’est l’apport massif des éléments soigneusement formés et aguerris au Pakistan et en Afghanistan, sans parler des camps financés par Ben Laden au Soudan ou ceux du Hizbu Allah au Liban » p. 84 – Une expérience cruciale à méditer : le terrorisme islamiste en Algérie. In : Recherches Internationales, n°67-68, 1-2-2003. Algérie. État des lieux : politique, société, culture.

Le chiffre des pertes humaines se situe entre 67 000 et 150 000 selon des sources officielles ou non gouvernementales. (Voir à ce sujet la publication de Jean-Jacques Patry : https://doi.org/10.3917/trans.118.0103)

D’après le journaliste d’investigation et historien John Kiser (2006), deux thèses s’affrontent quant à cet évènement, la version officielle défend que les moines ont été tués par des membres du Groupe islamiste armé tandis que ceux qui contestent la thèse gouvernementale penchent davantage pour des agents de la Sécurité militaire.

[3] Jean-Pierre Schumacher s’est éteint en 2021, à l’âge de 97 ans.

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