Le documentaire proposé par Arte est basé sur des archives inédites et des documents officiels reconstituant le parcours de cette exploratrice au Moyen-Orient. Une tâche délicate que d’analyser sa biographie car son ascension, ses activités en tant que fonctionnaire, agent d’influence britannique, administratrice et ses découvertes archéologiques font d’elle un personnage singulier. Toujours en quête de nouveaux horizons, elle est issue de l’Upper Class, obtient en 1886 un diplôme d’histoire à Oxford en deux ans, avec mention. Une période déterminante puisque dès cette époque, on décèle chez elle de grandes aptitudes intellectuelles et physiques. Polyglotte, elle apprend l’arabe, le persan, le français, l’allemand, le turc, l’italien.
Gertrude Bell (1868-1926) était une de ces marcheuses du désert, qui n’a eu de cesse de parcourir l’Arabie intérieure et ses territoires perçus comme hostiles. Elle fut un témoin privilégié des premiers bouleversements de cette artère vitale. Moins connue que son homologue légendaire Thomas Edward Lawrence, en raison notamment du chef d’œuvre réalisé par le cinéaste David Lean en 1962 consacré à l’espion britannique et interprété par Peter O’Toole. Celle que l’on surnomme La Khatun (noble dame) devance pourtant l’agent de liaison en traversant les confins syriens jusqu’alors inconnus.
Quant à son parcours, ce dernier est tout aussi obscur. Elle effectue son premier voyage à Téhéran, rentre au Royaume-Uni puis se lance dans la traversée de la Méjée en Suisse, mais fortement attirée par les étendues sablonneuses à perte de vue et les caravansérails, l’Orient finit par devenir une obsession. En mars 1916, elle est affectée à Bassorah, point tactique sur la route des Indes. Elle met ses compétences au service de l’officier chargé des affaires politiques sur place, Sir Percy Cox (1864-1937) et devient l’unique femme officier chargée d’affaires politiques de l’armée avec le titre « d’officier de liaison » correspondant avec le « Bureau arabe » du Caire. Alors que l’Empire ottoman s’affaiblit, Gertrude Bell munie d’un théodolite dessine dorénavant les cartes topologiques pour le compte de l’armée anglaise qui s’empare de Bagdad le 10 mars 1917, le général Maude s’annonçant en « libérateur ».
La découverte de ses lettres et de ses journaux personnels révèle que son implication dans les affaires politiques n’est pas anodine. Elle entretient plus particulièrement des rapports avec les notables d’Irak, de même qu’avec l’émir Fayçal. Fils du chérif de la Mecque et roi du Hedjaz Hussein Ibn Ali, elle devient son bras droit puis est nommée secrétaire des Antiquités irakiennes [1].
Le documentaire valorise le rôle considérable joué par Gertrude Bell dans l’implantation de la dynastie Hachémite au pouvoir à Bagdad, et fait mention de la persistance de zones d’ombres autour de cette pionnière. On a d’une part, le sentiment que l’aventurière cherche à s’éloigner de la pression qui repose sur une femme de sa classe, affichant très tôt des positions ouvertement antiféministes. Et d’autre part, si l’Europe lui déplaît, l’ opiniâtre ne rejette aucunement le confort de l’Establishment britannique.
Plus important, aucune critique de l’impérialisme n’est réalisée, la question des champs pétrolifères est quant à elle totalement évincée. Ambivalence, opportunisme ou vraie faille ? Si Gertrude Bell témoigne d’empathie, difficile d’affirmer qu’un tel parcours puisse s’inscrire dans une démarche humaniste, son investissement reste intéressé, on est loin de l’ascétisme dont témoigne Wilfried Thesiger dans le Désert des Déserts.
Le film nous convie donc à reprendre l’histoire du mandat britannique voire à découvrir l’ouvrage phare d’Edward Saïd, L’Orientalisme. Le théoricien y donne le ton, déplorant l’approche essentialiste, ethnocentriste de la diplomate. Il énonce qu’en dépit de sa dimension anthropologique, sa position intellectuelle est tronquée. Elle n’est ni plus ni moins que l’instrument de la politique occidentale, soit une Europe qui cherche à imposer un ordre conçu sur le modèle de l’État-nation et à « inventer » un Autre à dominer.
En évoquant ce passé, on comprend que la présence de Gertrude Bell ait pu insuffler un vent de panique, ici le portrait se veut adroit, contant avec attachement le destin d’une figure énigmatique qui participa au projet de partition de la Mésopotamie.
Fig.1 – Photo issue des archives Gertrude Bell
[1] Elle fut notamment à l’initiative dès 1923 de la législation sur le patrimoine archéologique et, décida de la création de la Britisch School of Archaeology et du musée de l’Irak en 1926.

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