Cela pourrait s’énoncer comme un rébus ou se présenter comme une énigme à résoudre, il s’agirait de saisir ce qui se trame derrière le panthéon des anciens dieux Mexicains, vu à travers les yeux d’un enfant Indien ayant grandi dans la cité-État d’Azcapotzalco.
Tel est en effet l’un des grands mérites de cette bande dessinée, celui de permettre au lecteur de s’intéresser au parcours initiatique d’un jeune Nahua baptisé Antonio Valeriano à différentes étapes clefs de sa vie. Un procédé narratif habile à partir duquel chacun est amené à mieux comprendre la période tourmentée qui a suivi la Conquête du Mexique initiée en 1519 par Hernán Cortés surnommé ici cachopin. Après la chute de l’empire Mexica, le sang et les larmes cèdent la place à l’évangélisation, il faut désormais asservir l’âme et surtout, l’esprit des populations conquises.
Dans cet album, on est d’ailleurs rapidement captivé puisque l’on se retrouve nous-même en position d’apprenti, observant les enjeux liés à la lutte contre l’extirpation de l’idolâtrie. Il faut parjurer l’hérésie ainsi que les crimes d’adoration du diable. Dès le début du récit, on assiste à une scène d’exécution sur le bûcher d’un chef chichimèque, Chichimecatecuhtli, accusé de paganisme. Un passage encore plus pertinent peut-être est celui dans lequel on découvre un récit Nahua grâce au savoir de l’ancien Don Juan, le tenochca, lequel décrit l’ère du Cinquième soleil et, la perpétuation du cycle des jours et des nuits.
Fortement incité dès son plus jeune âge à rejoindre l’ordre des franciscains afin de suivre les enseignements du frère charismatique Bernardino de Sahagún, Antonio est un enfant issu de l’élite éduquée. Vertueux, dévoué, il maîtrise le latin et va se consacrer à l’étude de la catéchèse, des sacrements. Devenu adulte, il sera très impliqué dans la réalisation de L’Histoire générale des choses de la Nouvelle Espagne ou Codex de Florence[1], un projet initié par Bernardino de Sahagún qui rassemble les savoirs, les mythes des populations Mexica et, nécessita presque soixante ans de travail.
La proposition de cette bande dessinée n’est pas sans rappeler celle déjà présente dans l’œuvre la plus connue de Miguel León-Portilla. La Visión de los vencidos : Relaciones indígenas de la conquista constitue en effet un livre précurseur et fondamental sans lequel, nous ne pourrions avoir à ce jour cette connaissance des perceptions et des traditions de la culture Nahua.
Publié en 1959, l’auteur évoque dans ce récit historiographique la fin de la culture mexica, les premières nouvelles de l’arrivée des Espagnols, l’attitude psychologique de Motecuhzoma II – (Montezuma Xocoyotzin) – le tlatoani, l’alliance des Espagnols avec les Tlaxcaltecas, le massacre de Cholula, l’apparition éventuelle de Tezcatlipoca en ivrogne près du volcan Popocatépetl, la rencontre des cultures à Mexico-Tenochtitlán, le massacre du Templo Mayor (relaté également dans cette récente bande dessinée) …
En l’occurrence, une proposition inédite qui consiste à redonner la parole aux natifs et, à porter au grand public les témoignages de ces populations. Un engouement pour la perpétuation d’une mémoire Nahua qui semble donc se poursuivre ici.
Toujours d’après l’anthropologue Miguel León-Portilla, Bernardino de Sahagún s’est intéressé directement et pour elle-même à la culture « indigène », il développa une profonde admiration pour cette culture et la langue nahuatl[2]. Cependant, à partir de ses échanges avec Antonio Valeriano, on peut déceler une ambivalence quant aux intentions du moine.
‘’Il existe en vérité une « légende dorée » et une « légende noire » de Sahagún. La première le crédite du souci humaniste de comprendre et d’étudier de façon méthodique la culture indigène, raison pour laquelle certains le considèrent comme un lointain précurseur de l’ethnographie moderne. La seconde insiste sur son inébranlable croyance en la supériorité de la civilisation chrétienne et sur sa participation – directe et indirecte – à la répression des « superstitions indiennes »’’. (p. [156].)
La réflexion qui imprègne cette fresque remarquable est centrée autour du contexte de la domination coloniale et religieuse, laquelle est dépeinte avec justesse. Partagé entre deux cultures, Antonio est en proie à de nombreux tourments tout au long de ce récit.
L’historien Romain Bertrand et le dessinateur Jean Dytar mettent savamment en correspondance la version des Mexica avec celle des évangélisateurs, leur permettant de revenir sur la Conquête du point de vue de ceux qui l’ont endurée et subie.
Une chronique richement illustrée dont les images éloquentes, l’approche graphique saisissante, la documentation scientifique rigoureuse et notoire apportent un supplément d’âme. Il en résulte une belle page d’histoire partagée !

Fig. 1 – Divinités aztèques, Bernardino de Sahagún et collaborateurs indigènes, Histoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne ou Codex florentin, vol. 1, 1575-1577, aquarelle, papier, reliure espagnole contemporaine en vélin – (Bibliothèque Medicea Laurenziana, Florence, Italie)
Fig. 2 – Couverture de la bande dessinée.
[1] Achevé en 1577, on doit sa traduction intégrale à Charles E. Dibble et Arthur J. Anderson (1950 et 1982). Il est constitué de 12 volumes, rédigé en colonnes parallèles de textes nahuatl et espagnols. L’Histoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne ou Codex florentin est composé de plus de 2 400 pages et illustré de plus de 2 000 peintures. Pour plus d’informations, on pourra consulter : https://florentinecodex.getty.edu/
[2] Cf. Miguel Léon Portilla, « Bernardino de Sahagún » – Pionero de la antropología, Arqueologia Mexicana, vol. 6, no 36, pp. 8-13, 1999

Laisser un commentaire