Le sentier lumineux, Chroniques des violences politiques au Pérou, de Jesús Cossío, Luis Rossell et Alfredo Villar, traduit de l’espagnol (Pérou) par Hélène Harry, ed. L’Agrume, 2015, 216 p.

Tout effort de reconstruction mémorielle débute peut-être par son énonciation, c’est ainsi que le lecteur interprète l’investissement des auteurs et scénaristes des deux recueils intégrés dans cette bande dessinée documentaire.

Ce pays qu’on ne connaît principalement qu’à travers son patrimoine archéologique et ses pillages dantesques, n’a pas été épargné par la répression violente [1][2]. Ses conséquences tragiques, les réactions de ses victimes restent ignorées. Comment les événements ont-ils été interprétés ?

Cette recension graphique permet de saisir le contexte d’apparition du Sentier lumineux, mouvement de gauche insurrectionnelle, parti communiste d’inspiration maoïste qui opte pour une guerre civile, embrigade les paysans afin de saper les autorités locales, ce qui provoque une série d’attentats.

Une chronique dense qui s’attache à déconstruire tant les origines de la terreur instaurée par Abimaël Guzmán, « Presidente Gonzalo »  que les déplacements de la population de la province d’Ayacucho. Il faut spécifier que les paysans andins se sont retrouvés pris entre deux feux, d’une part, la répression des sinchis, groupe d’élite de la Police nationale, qui de 1983 à 1989 applique une stratégie de répression généralisée à l’intérieur des zones sous l‘état d’urgence (junte militaire) et d’autre part, l’ordre révolutionnaire des sendéristes.

La pratique de la politique de la terre brulée s’instaure, les Indiens font les frais de la guerre, pris entre violence contre terroriste de l’État et violence terroriste de la guérilla. Dans ce récit qui se refuse à la concision, la rigueur historiographique décrit l’étau qui se resserre autour de la population marginalisée.

Outre l’utilisation du noir et blanc qui rend compte des états d’âmes de chacun, des heurts politiques majeurs, l’éclat symbolique du rouge vient quant à lui renforcer la sensation des actes terribles commis par les responsables de cette barbarie primaire, les photographies, principalement des coupures de presse révèlent le climat dans lequel cette région a basculé, les dialogues en quechua attestent d’une volonté de restitution linguistique, enfin l’insertion des récitatifs apportent un complément didactique sur ces problèmes aigus, le lecteur se trouve donc en prise direct avec les  faits. Ainsi, comment assumer le passé ? 

Au-delà de ces trajectoires sanglantes, de cette lutte contre l’impunité, Jesús Cossío, Luis Rossell, Alfredo Villar mettent en exergue les expériences douloureuses de ces paysans de l’altiplano qui subissent une sujétion pluriséculaire [3].

Une fois cet ouvrage refermé, on ne peut manquer d’évoquer le constat négatif effectué par Walter Benjamin [4]. Pourtant, la construction est astucieuse , ses initiateurs gardent le souci d’une narration minutieuse et la force de l’écriture discursive tend à restaurer le ressentiment indien. Elle s’attaque au problème vu de l’intérieur, rend visible ceux qui vivent trop souvent dans l’ombre. Une œuvre salutaire, parée d’une quête de vérité.


Fig. 1. – © L’agrume

[1] On a pu approcher la teneur de ce conflit à ses débuts avec le long métrage réalisé par Francisco José Lombardi intitulé La boca del Lobo (1988).   

[2] Pour plus d’informations, on pourra consulter : https://www.youtube.com/watch?v=Qk-yCURk5Fg

[3] Cf. La Vision des vaincus (1971) de Nathan Wachtel, œuvre qui revient sur le traumatisme de la conquête, les changements sociaux au Pérou, puis les révoltes.

[4] « L’art de raconter touche à sa fin. Il est de plus en plus rare de rencontrer des gens qui savent raconter avec probité. Il est de plus en plus fréquent qu’une certaine gêne se répande à la ronde quand s’exprime un désir de récit. C’est comme si l’on nous retirait une capacité qui nous semblait inaliénable, sûre entre toutes : celle d’échanger des expériences vécues » (Cf. Le raconteur, 1936) .





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